Portrait de Jean III Sobieski, roi de Pologne.

Jean III Sobieski : le destin exceptionnel d’un noble élu roi

Le 21 mai 1674, Jean Sobieski, grand maréchal* et grand général*, est élu roi de Pologne, prenant le nom de Jean III1. Il se rendra célèbre par sa victoire contre les Turcs lors de la bataille de Vienne en 1683.

Dans un précédent article, nous avons vu comment au fil des générations, la famille Sobieski a atteint les plus hauts rangs des élites civiles et militaires de la République de Pologne-Lituanie.

Mais Jean Sobieski va encore plus loin, car il en obtient la couronne. Comme l’a écrit Janusz Woliński à l’occasion du 250e anniversaire de la mort du roi de Pologne : « Jean III est monté plus haut que tous ses ancêtres, ayant atteint tout ce qu’un Polonais pouvait obtenir dans sa patrie. »2

En effet, Jean III Sobieski, roi de Pologne, réalise la plus haute carrière possiblement imaginable pour un noble polonais. Ce qui représente un événement impensable dans la plupart des autres royaumes de l’Europe. Cet article retrace la carrière exceptionnelle de Jean Sobieski, qui l’a mené jusqu’au trône.

La jeunesse de Jean III Sobieski, roi de Pologne : éducation et premiers pas dans la carrière politique et militaire

Éducation de Jean Sobieski

Après avoir reçu ses premiers enseignements dans le domaine familial, Jean Sobieski suit des études à Cracovie.

En 1640-1641, il entre au Collège de Nowodworski. L’année suivante (1642-1643), il rejoint la faculté de philosophie de l’Académie de Cracovie (Université Jagellonne).

Ses études mettent l’accent sur l’apprentissage des langues, surtout du latin et de l’allemand, mais aussi du français, de l’italien et du turc.

Il suit en plus des cours de rhétorique, d’histoire et de politique. Le jeune Jean Sobieski réalise deux travaux qui attirent l’attention : une dissertation sur la mort du prince Ladislas III Jagellon lors de la Bataille de Varna (1444) contre les Turcs et une autre sur le besoin de réformer la diète polonaise. Ces deux aspects domineront son futur règne.

Pour achever son éducation, Jean Sobieski voyage à travers l’Europe. En 1646-1648, il parcourt la France, puis l’Angleterre, les Pays-Bas et les Provinces-Unies. Durant ce voyage, il apprend les langues, l’histoire et l’art militaire de ces pays.

En 1646, un événement bouleverse la vie de Jean Sobieski, car il perd son père Jacques. Deux ans après, en 1648, le roi de Pologne Ladislas IV décède et la guerre éclate en Ukraine. Le jeune noble fait son retour en Pologne3.

Un début de carrière politique et militaire difficile

Jean fait ses premières armes en Ukraine, entre 1648 et 1655, contre les Tatares et les Cosaques de Khmelnytsky (Chmielnicki). En 1654, il participe à sa première mission diplomatique en accompagnant Nicolas Bieganowski à Istanbul4.

En 1655, la Suède attaque la République de Pologne-Lituanie. De nombreuses provinces et de nombreux nobles se soumettent au roi de Suède Charles Gustave, quittant les rangs du roi de Pologne légitime, Jean II Casimir. Parmi eux, on compte également Jean Sobieski, ce qui est un fait peu glorieux dans la biographie du futur monarque.

À la fin de l’année 1655, la contre-offensive polonaise s’organise puis gagne ses premières victoires. Jean Sobieski se remet au service de Jean-Casimir. Il y gagne de tels mérites qu’en mai 1656, il reçoit la charge de grand enseigne de la Couronne (chorąży wielki koronny), première charge qui conduit habituellement vers le généralat. Il est ainsi réhabilité5.

Fidélité à la cour et premières grandes charges de Jean Sobieski

Au service du roi et de la République de Pologne-Lituanie

Depuis 1656, Jean Sobieski fait preuve d’une grande fidélité à Jean-Casimir. Il le soutient de son épée dans la suite de la guerre contre la Suède, en occupant des fonctions de commandement au sein de l’armée. La guerre s’achève avec le traité d’Oliva en 1660. Jean Sobieski reçoit une starostie en récompense de ses services6.

Il repart rapidement à la guerre, qui reprend à l’est du territoire polono-lituanien contre la Moscovie7.

Parallèlement, en 1659, Jean Sobieski est pour la première fois choisi comme nonce* à la diète. Il est également nommé commissaire au sein d’une commission chargée de régler des questions confessionnelles en Ukraine8.

Jean Sobieski face aux projets de réforme de la cour

À cette époque, un projet de réforme de l’État, notamment à travers un projet d’élection vivente rege* (du vivant du roi) est en réflexion.

Ce plan était porté par Louise-Marie de Gonzague, épouse française de Jean-Casimir, dont l’objectif était de placer le prince de Condé sur le trône polono-lituanien dans le but de créer une nouvelle dynastie. Jean Sobieski était favorable à ce dessein de la cour et l’a soutenu activement.

Justus van Egmont, Portrait de Louise-Marie de Gonzague, 1645, Musée National de Varsovie.
Justus van Egmont, Portrait de Louise-Marie de Gonzague, 1645, Musée National de Varsovie.

Toutefois, cette proposition de réforme était très impopulaire auprès de la noblesse.

Ainsi, une révolte, menée par Jerzy Sebastian Lubomirski, voit le jour et mène à la guerre civile. Cette dernière s’achève en 1667 par la mort de ses deux principaux protagonistes : Jerzy Lubomirski (en janvier) et la reine Louise-Marie (en mai). Les réformes ne passeront pas.

Jean Sobieski se déclare clairement du côté de la cour. Cette fidélité est récompensée sous la forme de hautes charges au sein de l’État. Après une longue hésitation, Jean Sobieski finit par accepter l’office de grand maréchal* de la Couronne en mai 1665 et celui de général de la Couronne (hetman polny)* en avril-mai 1666.

Les deux avaient appartenu à Jerzy Lubomirski, à qui ils ont été confisqués pour sa révolte. Jean Sobieski connaît une grande impopularité auprès de la noblesse, qui était généralement favorable à Lubomirski9, mais sa réputation va radicalement changer l’année suivante.

1667 : Jean Sobieski, héros et grand général

La Pologne-Lituanie face à la menace tatare et cosaque

À partir de 1665, la menace cosaque, tatare et turque croît.

En décembre 1665, les Cosaques et les Tatares entrent sur les territoires ukrainiens, qui faisaient alors partie de la République. Face à ce danger, la Pologne-Lituanie signe le traité d’Andrussovo (1667) pour suspendre la guerre avec la Moscovie.

Le traité polono-moscovite est défavorable à la politique turque dans cette partie du continent, ce qui renforce considérablement la menace turque contre la Pologne-Lituanie. La confrontation ne sera alors qu’une question de temps. La Turquie, occupée par la guerre avec Venise en Crète, n’attaquera qu’en 1672, mais les Cosaques et les Tatares attaquent dès l’été 166710.

Jean Sobieski joue un rôle décisif dans la défense du territoire, car il sauve quasiment à lui seul la situation.

Tableau de Juliusz Kossak, La Danse tatare, représentant le combat d'un Tatare et d'un Polonais sur leurs chevaux.
Juliusz Kossak, La Danse tatare (Taniec tatarski), 1888.

La bataille de Podhajce et le génie militaire de Jean Sobieski

Malgré le mauvais état de l’armée, le manque d’argent et de vivres et le faible soutien de la noblesse locale, de la diète et de la cour, Jean Sobieski dirige l’armée et remporte plusieurs victoires.

Jean Sobieski met en place une nouvelle tactique militaire pour venir à bout des forces tatares et cosaques supérieures en nombre. Tactique qui rencontre un succès, car Sobieski remporte une victoire décisive lors de la bataille de Podhajce.

En octobre 1667, un traité avec les Tatares et les Cosaques est signé. L’historien Zbigniew Wójcik souligne que c’est à l’occasion de cette campagne de 1667 que l’on peut voir pour la première fois le génie militaire de celui qui passera à la postérité comme l’un des plus grands chefs militaires de l’époque moderne11.

Jean Sobieski rencontre alors la gloire et une grande popularité. Considéré comme un héros, il obtient l’office de grand général* de la Couronne, c’est-à-dire la plus haute fonction au sein de l’armée. Il reste en même temps grand maréchal*. Il concentre ainsi beaucoup de pouvoir entre ses mains et devient l’homme le plus puissant de la République, après le roi. L’ambassadeur français Bonzy commente ce moment de gloire, en prédisant que si Jean continue ainsi, il deviendra le maître de la Pologne12.

En 1668, le roi Jean-Casimir abdique et la République traverse une nouvelle période d’interrègne*. Jean Sobieski se retire dans l’ombre. En 1669, c’est Michel Korybut Wiśniowiecki qui est élu roi de Pologne13.

Jean Sobieski de la victoire de Khotin (1673) à la couronne (1674)

Le règne difficile du roi Michel

Jean Sobieski entretient de mauvaises relations avec le nouveau roi. Défavorable à son élection, Jean fera partie de l’opposition tout au long de son règne14.

Entre-temps, de nouvelles guerres éclatent. En 1671, Sobieski mène une nouvelle campagne contre les Cosaques et les Tatares (soutenus par la Turquie) en Ukraine15.

Fait marquant, en 1669, la Turquie conquiert la Crète. L’Empire ottoman tourne alors ses forces contre la Pologne-Lituanie et lui déclare la guerre à l’hiver 1672. Des divisions internes affaiblissent la République, cette guerre se solde donc par une défaite. La Turquie occupe l’Ukraine et la Podolie et prend Kamieniec Podolski, principale forteresse au sud-est de la République. La Pologne est contrainte de payer un tribut16.

Face à la défaite, les esprits et les conflits internes se calment. Jean Sobieski joue un rôle central dans l’organisation de la prochaine campagne. Il émerge comme le seul homme d’État capable de défendre les territoires polono-lituaniens.

L’élection de Jean III Sobieski, roi de Pologne, après la gloire de Khotin

La République entreprend un grand effort militaire, ce qui porte ses fruits lors de la bataille de Khotin (Chocim) (11 novembre 1673), une des plus glorieuses victoires des armées polonaises dans l’histoire. Jean Sobieski, qui dirige alors l’armée, gagne une renommée mondiale. Depuis, les Turcs l’appellent le « Lion du Lechistan » (Lechistan = Pologne en turc). La Gazette de France écrit à ce sujet : « il [Sobieski] est devenu digne du trône qu’il a sauvé. »17.

Tableau représentant la victoire de Khotim (1673) gagnée par le grand général Jean Sobieski.
Stech Kessel, La Bataille de Chocim, vers 1674, Église Saint Laurent de Żółkiew.

Or le roi Michel est décédé la veille de cette grande bataille, c’est un nouvel interrègne pour la République.

Contrairement à l’année 1667, Jean Sobieski tire profit de sa victoire. Il jouit désormais d’une grande popularité auprès de la noblesse et finit par gagner le soutien financier des ambassadeurs français (notamment grâce à l’intervention de Marie-Casimire de la Grande d’Arquien, son épouse française).

Le 21 mai 1674, Jean Sobieski est élu roi de Pologne, malgré l’opposition des magnats lituaniens. Son couronnement a lieu le 2 février 1676 au château de Wawel à Cracovie. Il prend le nom de Jean III.

Conclusion

Malgré un parcours tumultueux, avec des erreurs, des épreuves et une réputation changeante, Jean Sobieski a, à plusieurs reprises, fait preuve de son génie militaire et de son dévouement au service public.

Il est à l’apogée de sa gloire après la victoire de Khotin, ce qui lui donne accès au trône. Pour reprendre la suite de la citation de Janusz Woliński : « Après des années de sacrifice et d’épreuves sanglantes, d’expériences douloureuses et de graves réflexions, il s’est élevé sur les marches du trône. De chef militaire, il est devenu le chef de la nation. »18.

Pour aller plus loin…

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  1. Cet article a été écrit avec l’aide de Léa, rédactrice web, que je remercie pour son travail. Les mots suivis d’un astérisque sont expliqués au sein du glossaire de l’ancienne République de Pologne-Lituanie.
  2. Cité et traduit d’après Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, Warszawa, Państwowy Instytut Wydawniczy, 1982, p. 221.
  3. Sur cette période de la vie de Jean Sobieski, voir : Barycz Henryk, Lata szkolne Marka i Jana Sobieskich w Krakowie, Kraków, Tow. Miłośników Historii i Zabytków Krakowa, 1939 ; Targosz Karolina, Jana Sobieskiego nauki i peregrynacje, Wrocław-Warszawa, ZNiO, 1985 ; Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 33-42 ; Flanczewska Sabina Barbara, « Zainteresowania intelektualne i bibliofilskie króla Jana III Sobieskiego », Biuletyn Biblioteki UMCS, 1982/1983 (30/31), p. 8-13.
  4. Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 47-52.
  5. Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 52-58.
  6. Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 67-70, 71-72.
  7. La guerre s’achèvera en 1667 avec le traité d’Andrussovo. Les années 1664-1667 sont surtout des années de négociations. Les confrontations armées sont alors moins fréquentes. Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 73-76, 86-90, 125-129.
  8. Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 71.
  9. Sur cette période et l’attitude de Jean Sobieski face aux réformes et à la guerre civile, voir : Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 84-121.
  10. Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 125-134.
  11. Sur cette campagne, voir : Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 130-145 ; Nagielski Mirosław, « Sobieski, wódz zawołany », Mówią Wieki, 2013, Nr 9 (644), p. 25.
  12. Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 149.
  13. Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 145-150.
  14. Plus sur cette période dans Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 151-196.
  15. Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 175-177.
  16. Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 181-187.
  17. Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 196-217. Nagielski Mirosław, « Sobieski, wódz zawołany », op. cit., p. 26.
  18. Cité et traduit d’après : Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 221.

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