La campagne de Podhajce, d’après une lettre de Jean Sobieski (1667)
Nous sommes à l’été 1667. Des hordes tatares s’assemblent en Ukraine, d’où elles mènent des incursions dévastatrices sur les territoires de la République des Deux Nations*1. Une nouvelle guerre s’annonce. Jean Sobieski sera l’âme forte de cette campagne, dont le sort se décidera lors de la bataille de Podhajce (6-16 octobre 1667).
Marie Casimire de la Grange d’Arquien, épouse de Jean Sobieski, se trouve alors à Paris. Cette séparation devient l’occasion d’échanges épistolaires. L’homme de guerre écrit à son « unique Mariette » depuis les campements militaires, laissant un témoignage exceptionnel sur le déroulement du conflit.
Celui-ci a joué un rôle crucial dans l’histoire de la République polono-lituanienne et dans celle de Jean Sobieski. Les événements de l’année 1667 laissent présager les prochaines confrontations de la Pologne avec l’Empire ottoman. Quant à la victoire de Podhajce, elle dévoile le génie militaire de Jean Sobieski et lui ouvre la voie vers la charge de grand général*.
À travers cet article de blog, découvrez la campagne de Podhajce, grâce à la traduction inédite d’une lettre de Jean Sobieski.
La campagne de Podhajce : contexte international
Le conflit de 1667 se déroule en Ukraine. Il oppose la République des Deux Nations aux hordes tatares du Kalga Sultan Kirim-Giray, assistées des troupes cosaques de Petro Dorochenko. Cette confrontation s’annonçait dès 1666.
Les Tatars de Crimée étaient des alliés de la Pologne depuis 1654. L’accord avait été scellé pour s’opposer à un rival commun : la Moscovie, dont la puissance s’étendait vers l’ouest aux dépens des deux partenaires. Toutefois, cette alliance s’effrite au fil des années. Un changement du contexte international mène à un renversement des alliances.
En effet, la République subit d’importants échecs face à la Moscovie, durant une guerre qui dure, par intermittences, depuis 1654. En 1664, la Pologne-Lituanie entre donc dans une phase de négociation. Ces pourparlers diplomatiques inquiètent le Khanat de Crimée et l’Empire Ottoman, dont le Khanat est le vassal. Car un accord entre la Pologne et la Moscovie pourrait se transformer en une alliance antiturque, menaçant les intérêts tatars et ottomans dans cette partie de l’Europe.
Petro Dorochenko, hetman de l’Ukraine de la rive droite, se rapproche de l’Empire ottoman et du Khanat de Crimée pour s’opposer à la fois à la Moscovie et à la République polono-lituanienne.
Vers la confrontation polono-tatare…
En juillet 1666, la Rzeczpospolita et le Tsarat s’accordent pour un cessez-le-feu. Les répercussions s’enchaînent. En octobre, Dorochenko signe un accord avec les Tatars. Ils attaquent les Moscovites qui occupent l’Ukraine de la rive gauche. Le 19 décembre, ils assaillent également des régiments polonais à Stina (ou Ściana) et Brajłów (ou Brahiłów).
Le 30 janvier 1667, la Pologne-Lituanie et la Moscovie signent le traité d’Androussovo, qui met fin aux hostilités. La République est contrainte de concéder l’Ukraine de la rive gauche et la région de Smolensk au tsar. L’Ukraine de la rive droite continue de faire partie de l’État polono-lituanien.
Quant à Dorochenko, il se tourne définitivement vers le Khanat de Crimée et l’Empire ottoman, en plaçant l’Ukraine sous leur protection. Au printemps et à l’été, une série de raids tatars dévastent les territoires de la Rzeczpospolita. En août, 16 à 18 000 Tatars se joignent aux 15 000 Cosaques du hetman ukrainien. La confrontation décisive avec les armées polono-lituaniennes aura lieu à l’automne.

Quelle est la place de l’Empire ottoman dans ce conflit ?
Officiellement, la Turquie n’intervient pas dans la guerre polono-tatare. Toutefois, le Khanat est un vassal de l’Empire ottoman et représente les intérêts de son protecteur dans la région.
D’une part, l’Ukraine suscite la convoitise des Ottomans, qui s’avancent toujours plus loin au sein du continent européen. D’autre part, la paix polono-moscovite menace ces velléités expansionnistes de la puissance turque.
Certains craignent que la Sublime Porte se joigne aux troupes tataro-cosaques dès 1667-1668. Jean Sobieski lui-même partage ses inquiétudes dans sa lettre du 21 septembre 1667 (voir plus bas). La République des Deux Nations envoie une ambassade à Constantinople. Elle est menée par Jérôme Radziejowski, qui décède lors de sa mission à Andrinople, le 8 août 1667.
L’action diplomatique fut en soi un échec. L’Empire ottoman exige de la République de rompre son accord avec le Tsarat de Moscou, et traite avec désobligeance les envoyés polono-lituaniens. Pourtant, la Turquie n’attaque pas et signe un pacte de non-agression avec le roi de Pologne Jean II Casimir.
Pourquoi ? La Porte ne mène jamais deux guerres simultanément. Or, elle se dispute alors la Crète avec la République de Venise. En 1667-1668, les forces ottomanes ne s’engagent donc pas directement dans les confrontations en Ukraine.
Toutefois, l’intervention tatare, la subordination de Dorochenko à l’Empire ottoman et les déconvenues diplomatiques de 1667 laissent comprendre que la confrontation n’est qu’une question de temps. Elle aura lieu en 1672 après la fin de la guerre vénéto-turque (en 1669)2.
Jean Sobieski y jouera un rôle éminent, mais ses premiers faits d’armes datent déjà de 1667.
Jean Sobieski : stratège militaire de la campagne de Podhajce
Pour saisir la portée de la victoire de Jean Sobieski, un état des lieux s’impose.
En 1667, la République des Deux Nations sort affaiblie de plusieurs années de guerre contre la Suède (1655-1660) et la Moscovie (1654-1667), ainsi que de profondes divisions internes, marquées par le rokosz Lubomirski (1665-1666). Ces longues guerres ont gravement affecté les finances de l’État. Le Trésor est surchargé, rendant difficile le paiement des soldes et le financement des vivres pour l’armée. C’est dans ce climat d’austérité qu’a lieu la campagne de Podhajce3.
Aussi, le bilan des forces en présence joue en défaveur des armées polonaises. On compte environ 35 000 Tatars et Cosaques contre 15 000 Polonais, soutenus néanmoins par Iwan Sirka, commandant ukrainien hostile aux Tatars4.
Pour faire face au danger, Jean Sobieski doit adapter sa stratégie militaire. L’inégalité des forces rend improbable la victoire en terrain ouvert. En outre, l’objectif des Tatars ne consiste pas à occuper des territoires, mais à les pénétrer pour piller, violer et capturer des esclaves. La simple défense des places fortes ne suffit pas pour protéger les populations et les biens de ces incursions.

Quelle stratégie militaire Jean Sobieski a-t-il adopté ?
Pour répondre à ces problématiques, Jean Sobieski mise sur une disposition équilibrée des troupes sur l’ensemble des pays menacés. Il divise l’armée en groupes de plusieurs milliers de soldats, éloignés les uns des autres d’une centaine de kilomètres.
Chaque division est placée auprès d’une place fortifiée, qui sert de retranchement et de base logistique. L’infanterie se charge de défendre les forteresses. La cavalerie, quant à elle, se divise en sous-groupes quadrillant le territoire à la recherche des hordes tatares à dissiper. En cas de besoin, des renforts pouvaient rapidement intervenir depuis le bastion central. Une telle organisation assure rapidité et efficacité, tout en limitant les pertes humaines.
En outre, Jean Sobieski s’appuie sur les populations locales. Cette tactique comportait un risque. Les habitants auraient pu choisir le parti des Cosaques de Dorochenko. Toutefois, à quelques exceptions près, cela ne fut pas le cas. Les populations ruthènes sont les premières victimes des dévastations tatares. Paysans et bourgeois s’engagent donc activement dans la défense de leur liberté, de leur vie et de leurs biens.
Cette stratégie s’avère percutante. Les raids deviennent impossibles. La surprise déroute l’ennemi. Les embuscades l’épuisent.
La bataille de Podhajce (octobre 1667)
Jean Sobieski attire alors l’adversaire près de Podhajce pour une confrontation décisive. La bataille s’achève par une victoire des armées polonaises, secondées par les locaux. Les troupes victorieuses se retirent au sein de la ville.
Cependant, les forces tataro-cosaques l’assiègent, espérant obtenir la capitulation du général. Sans succès. Les assiégés multiplient les escapades nocturnes au sein des campements adverses. Le système de défense mis en place par Jean Sobieski se maintient et empêche toute nouvelle incursion tataro-cosaque. Entre-temps, Iwan Sirka attaque la Crimée. Enfin, de fausses rumeurs annoncent l’arrivée de renforts polono-lituaniens, dirigés par Dymitr Wiśniowiecki.
En conséquence, Kirim-Giray et Dorochenko entament des pourparlers avec Jean Sobieski. Ceux-ci mènent à un traité de paix. Les Tatars retournent chez eux avec leur butin. Les Cosaques de Dorochenko reviennent sous la protection de la République, moyennant une amnistie générale.
Ce traité sera rompu quelques années plus tard. Néanmoins, il écarte un danger imminent dans un contexte de crise. À ce titre, c’est un succès inestimable, qui élève Jean Sobieski à la charge de grand général et qui lui acquiert une gloire de héros5.
Cette réussite est inscrite au sein des lettres que Jean Sobieski écrit à Marie Casimire depuis les campements militaires. Dans la lettre du 21 septembre 1667, il dévoile sa stratégie et en rapporte les premiers résultats.
Lettre de Jean Sobieski à Marie Casimire, le 21 septembre 1667 (extraits)
Conclusion : Jean Sobieski, grand général
La campagne de Podhajce fut décisive à bien des égards. Dans l’immédiat, elle expulse les Tatars hors de l’Ukraine et les éloigne des territoires polono-lituaniens. Cependant, elle révèle la menace turque qui pèse sur la République à la suite du traité d’Androussovo. Cette question occupera les esprits, les diètes et les conseils polono-lituaniens lors des décennies à venir.
Les opérations de 1667 dévoilent également le génie militaire de Jean Sobieski, qui a su faire face à un ennemi, dont les forces surpassaient ses moyens humains et financiers. Son courage et sa pensée stratégique sont récompensés.
Dans sa lettre du 30 décembre 1667, Jean Sobieski décrit « les preuves d’amour » qu’il reçoit « de la part de tout le monde ». Il continue : « toutes les diétines ont adopté des articles pour qu’on me remette le grand bâton [de général] lors de cette diète. Tout le monde me remercie, par la grâce de Dieu, tout le monde m’accorde plus de mérites qu’il ne faut. » De fait, Jean Sobieski est nommé grand général (hetman) en 166815. Il obtient ainsi le plus haut commandement au sein de l’armée polonaise. Dans les années suivantes, il aura l’occasion de donner de nouvelles preuves de ses capacités guerrières.
En 1672, l’Empire ottoman attaque la Rzeczpospolita, en occupant une partie de l’Ukraine. Jean Sobieski mène la contre-offensive et gagne la bataille de Khotyn (1673). Les Turcs l’appelleront désormais le « Lion du Lechistan ». Surtout, ce nouveau triomphe le fera monter sur le trône en 1674.

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- Les mots suivis d’un astérisque sont expliqués au sein du glossaire de la République des Deux Nations.
- Sur le contexte diplomatique des années 1660 qui mènera aux guerres polono-turques des décénnies suivantes, voir : Kroll Piotr, „Stosunki polsko-kozackie w przeddzień najazdu tureckiego (1670–1672)” in Milewski Dariusz (dir.), Marszałek i hetman koronny Jan Sobieski, Warszawa, Muzeum Pałacu Króla Jana III w Wilanowie, 2014, p. 187-215. Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, Warszawa, Państwowy Instytut Wydawniczy, 1982, p. 125-134, 144. Wójcik Zbigniew, « Some problems of Polish-Tatar relations in the seventeenth century. The financial aspects of the Polish-Tatar alliance in the years 1654-1666 », Acta Poloniae Historica, 1966, t. 13, p. 87-102. Wójcik Zbigniew, « King John III of Poland and the Turkish Aspects of his Foreign Policy », BELLETEN, 1980, 44(176), p. 659-674. Majewski Wiesław, « Podhajce – letnia i jesienna kampania 1667 roku », Studia i materiały do historii wojskowości, 1960, t. VII/1, p. 47-99. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, la République polono-lituanienne se trouve constamment face à un dilemne. Doit-elle se joindre à la Turquie contre la Moscovie ou inversement ?
- Face à ces obstacles, le général Jean Sobieski, futur roi de Pologne, puise dans son épargne personnelle pour couvrir certaines dépenses de la République : Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 138-139.
- Nombres selon Wiesław Majewski. D’après Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 134.
- Sur la stratégie et les mérites de Jean Sobieski lors de la campagne de Podhajce, voir Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, op. cit., p. 135-145.
- Il s’agit de la ville de Kamenets-Podolski, principale forteresse en Ukraine, d’une importance stratégique cruciale. Ell sera prise en 1672 par les Ottomans, puis rendue à la Pologne-Lituanie en 1699 (traité de Karlowitz).
- Il s’agit des funérailles de Louise-Marie de Gonzague, reine de Pologne, décédée le 10 mai 1667. Ses funérailles ont été annoncées pour septembre 1667.
- Ladislas Denhoff. Starogard se situe dans la voïvodie de Poméranie au nord de la Pologne
- Elisabeth Denhoff, née Sobieska, une lointaine parente de Jean Sobieski.
- La commission de Lviv décide des affaires militaires en Lituanie. Elle est notamment responsable du financement de l’armée.
- L’effectif de l’armée a été réduit après la signature du traité d’Androssovo en janvier 1667, qui rétablissait la paix entre la République et la Moscovie. Hundert Zbigniew, « „Kopijników, czyli husarzy chorągwie, owo czoło wojska, owa nieodparta w wojnie potęga, powinny być pomnożone” – hetman Jan Sobieski a husaria koronna w latach 1667–1673 » in Milewski Dariusz (dir.), Marszałek i hetman koronny Jan Sobieski, Warszawa, Muzeum Pałacu Króla Jana III w Wilanowie, 2014
- Les principautés moldave et valaque étaient des vassales de l’Empire ottoman.
- Pour rappel, il sagit de l’ambassadeur polono-lituanien envoyé à Constantinople en 1667, décédé le 8 août lors de sa mission.
- Envoyé turc.
- La charge était vacante depuis le 27 février 1667 à la suite du décès de Stanislas Potocki : Hundert Zbigniew, op. cit.