Les Lettres de Jean Sobieski et de Marie Casimire de la Grange d’Arquien : une chronique familiale et politique

« Seule joie de mon âme, charmante et bien-aimée Mariette ! »

Jean Sobieski commençait ainsi ses lettres à son épouse Marie Casimire de la Grange d’Arquien. Et celles-ci furent nombreuses. Tout au long de leur vie, les deux épistoliers ont échangé plus de 600 pages1.

Jean Sobieski est né à Olesko en 1629. Après une éducation soignée, il gravit les échelons du pouvoir. Grand maréchal* en 1665, grand général* en 1667, Jean Sobieski est élu roi de Pologne en 1674, couronné en 16762. Génie militaire, il s’illustre lors de la campagne de Podhajce (1667) et la bataille de Khotim (1673). Surtout, il gagne une gloire européenne en délivrant Vienne du siège ottoman à la suite de la bataille du Kahlenberg (1683).

Marie Casimire de la Grange d’Arquien est née en 1641 à Nevers. Elle arrive en Pologne à l’âge de quatre ans dans la suite de Louise-Marie de Gonzague, qui épouse le roi de Pologne Ladislas IV (1646). Marie Casimire contracte un premier mariage avec Jean Zamoyski en 1658. Veuve en 1665, elle épouse Jean Sobieski. Elle devient reine de Pologne en 1674, en montant sur le trône avec son second époux.

Il s’agit donc de personnalités incontournables dans l’histoire de la Pologne, des relations franco-polonaises et de l’Europe. Leurs lettres, écrites dans l’intimité de la vie conjugale, abordent de multiples problématiques : familiales, économiques, sociales, culturelles, politiques. Elles forment ainsi un témoignage privilégié sur une époque, telle qu’elle était perçue et vécue par des acteurs de premier plan.

Ce billet de blog donne un aperçu de cette source historique et littéraire exceptionnelle.

Signature manuscrite de Jean III Sobieski roi de Pologne
Signature manuscrite de Jean III Sobieski, roi de Pologne, 1681.

Les lettres de Jean Sobieski et de Marie Casimire de la Grange d’Arquien : chronologie

Les premiers échanges entre Jean Sobieski et Marie Casimire datent de 1659, alors qu’elle est mariée à Jean Zamoyski. D’abord un échange de bons procédés, celui-ci laisse place à un rapprochement, qui dès 1661, se transforme en passion.

Aussi, au décès de Jean Zamoyski en 1665, les épistoliers se marient. Leur correspondance ne s’interrompt pas pour autant. Le couple connait des périodes de séparation, qui suscitent de nouveaux dialogues épistolaires.

Dès juillet 1665, Jean Sobieski rejoint les rangs du roi Jean II Casimir en proie à une guerre civile (rokosz Lubomirski). Le jeune époux retrouve le foyer familial à l’automne 1666.

En juin 1667, c’est au tour de Marie Casimire de prendre la route. Enceinte, elle se rend en France pour bénéficier des soins médicaux nécessaires à une heureuse couche. Madame Sobieska donne naissance à Jacques le 2 novembre 1667 à Paris. Elle regagne la Pologne par Gdańsk en septembre 1668.

Attendant un nouvel enfant, Marie Casimire repart pour Paris en mai 1670. Née prématurément, la nouvelle-née Teresa décède peu de temps après sa naissance. Mariette revient auprès de Jean Sobieski à la fin de l’année 1671. Les prochaines lettres sont écrites lors de campagnes militaires contre l’Empire ottoman en 1675, 1676 et 1683. Quelques missives de 1681 et 1682 sont rédigées à l’occasion de parties de chasse3.

Caractéristiques de la correspondance royale

Jean Sobieski écrit en polonais en introduisant des expressions françaises. Marie Casimire répond en français avec des locutions polonaises4.

Autre spécificité : les Sobieski font usage d’un code. Ils remplaçent certains noms et événements politiques par un chiffre, pouvant occuper plusieurs pages.

En effet, les épistoliers se plaignent régulièrement de l’absence de confidentialité. Le 30 décembre 1667, Jean Sobieski écrit : « Veuillez sceller vos lettres, car elles sont ouvertes et lues. Le dernier paquet a même été légèrement brûlé, peut-être en chauffant la cire, car on ne pouvait plus voir les sceaux à deux endroits. »

Le chiffrement des lettres devient plus indispensable encore après le couronnement, pour garantir le secret des échanges royaux. Avec succès. Certains codes restent indéchiffrables jusqu’à aujourd’hui5.

Le couple royal utilise également des pseudonymes pour renvoyer à des concepts ou des personnes. La cour de Varsovie devient le « jeu de paume » et la cour de Louis XIV « le palais enchanté ». L’amour se transforme en « oranges » et les lettres en « confitures ». Le roi Jean Casimir est surnommé l’« apothicaire » ou le « marchand de Paris », et la reine Louise-Marie la « girouette » ou le « camarade de Marchand ».

Jean Sobieski et Marie Casimire s’attribuent également des surnoms. Il devient Céladon, Silvandre, Orondate, le Phénix, la Poudre ou la Beaulieu. Elle devient Astrée, Diane, Clélie, Cassandre, Aurore, la Rose, le Bouquet ou les Essenses6. La plupart de ces noms s’inspirent de romans sentimentaux français, les lettres de Jean et Mariette étant tout d’abord des lettres d’amour.

L'Astrée : roman pastoral d'Honoré d'Urfé qui a inspiré les lettres de Jean Sobieski.
Honoré d’Urfé, L’Astrée, Paris, 1612.

Des lettres d’amour inspirées de la littérature romanesque française

Jean Sobieski découvre la littérature française grâce à Marie Casimire. Dès 1661, elle lui prête L’Astrée, roman pastoral d’Honoré d’Urfé, véritable succès littéraire dans l’Europe du XVIIe siècle. Les œuvres de Madeleine de Scudéry constituent une autre source d’inspiration. Orondate et Clélie sont des personnages issus de ses romans (dans Artamène ou le Grand Cyrus et Clélie, histoire romaine). Prônant l’amour honnête, discret et tendre, L’Astrée invite les amoureux à exprimer leurs sentiments, notamment à travers la correspondance7.

Jean Sobieski prend cette incitation à la lettre. Ses déclarations d’affection remplissent ses missives, y compris après le mariage. En mars 1668, il supplie ainsi sa bien-aimée : « Je ne demande qu’une seule chose, que vous preniez pitié de Céladon tout flétri et que vous lui redonniez vie par votre beauté […]. Adieu, mon cœur, mon âme ; je me meurs sans mon Astrée. » En septembre 1683, Jean Sobieski signe « votre fidèle et dévoué Céladon […] embrassant avec délices son aimable et bien-aimée Mariette. »8

Au-delà de la simple expression du sentiment amoureux, les lettres du couple royal nous livrent un témoignage sur sa vie familiale.

La vie familiale des Sobieski dans leur correspondance

Par exemple, dans les lettres de 1667-1668, on peut suivre la naissance de Jacques, le premier-né des Sobieski. L’épître du 9 décembre 1667 rapporte la joie de Jean Sobieski face à cette heureuse nouvelle. Plus tard, il achèvera la plupart de ses lettres en « embrassant les enfants ».

La tendresse parentale s’exprime aussi dans les surnoms que Jean Sobieski et Mariette attribuent à leur progéniture : « Fanfan » pour Jacques, « Berbilune » pour Adélaïde, « Poupée » pour Teresa Cunégonde, « Mignon » pour Alexandre9.

D’autres membres de la famille apparaissent régulièrement dans la correspondance. Une place particulière revient à Dorothée Madeleine Daniłowicz, Mère Prieure des Bénédictines de Lviv et tante de Jean Sobieski10. On retrouve également Catherine, sœur de Jean Sobieski, mariée au prince Michel Casimir Radziwiłł.

Les d’Arquien ne sont pas en reste. Dans les lettres, « M. le Marquis » renvoie à Henri-Albert, père de Marie Casimire, « M. le Chevalier » à son frère aîné Louis, « M. le Comte » ou « le comte de Maligny » à son jeune frère Anne Louis. « Mme la Marquise » fait référence à sa sœur Louise-Marie, mariée au marquis de Béthune (ambassadeur français à Varsovie de 1676 à 1692), « Mme la Chancelière » à sa sœur ainée Marie Anne, épouse du chancelier Jan Wielopolski depuis 167811.

Marie Casimire de la Grange d'Arquien, épouse Sobieski, avec ses enfants. Tableau de 1684.
Marie Casimire Sobieska avec ses enfants, vers 1684, Musée Palais de Jean III Sobieski à Wilanów.

Toutefois, la correspondance royale ne se cantonne pas aux simples problématiques familiales. Évoluant dans les plus hautes sphères du pouvoir, les épistoliers s’engagent dans les affaires publiques. Aussi, elles occupent une large place au sein de leurs échanges.

Les lettres de Jean Sobieski : une chronique politique et militaire

Dans leurs écrits, Jean Sobieski et Marie Casimire réagissent aux événements politiques. Intrigues de cour, nominations aux charges, convois diplomatiques, nouvelles étrangères et campagnes militaires parsèment les pages de leur correspondance. À ce titre, elle constitue une mine d’informations pour l’historien.

Là-dessus, les lettres de la campagne de Vienne de 1683 forment l’exemple le plus représentatif. Elles retracent pas à pas l’avancée de l’armée polonaise depuis août jusqu’à décembre 1683, en passant par la victoire du 12 septembre aux portes de Vienne.

Jean Sobieski relate à son épouse ses moments de gloire, mais aussi ses difficultés et ses échecs. Le roi de Pologne rapporte la reconnaissance du peuple de Vienne (lettre du 13 septembre 1683), mais aussi l’ingratitude et les affronts de l’empereur (lettre du 18 septembre). Il raconte comment il a failli périr lors de la première phase de la bataille de Párkány (lettre du 8 octobre), mais aussi comment il a vaincu l’ennemi lors de sa seconde phase (lettre du 10 octobre).

Malgré son éloignement, le roi de Pologne suit de près les événements de la cour de Varsovie et les nouvelles étrangères. Il évoque, par exemple, les relations diplomatiques tendues entre la Pologne et la France, mécontente du rapprochement polono-habsbourgeois. Des scandales s’en suivent (lettre du 24 août).

Jean III Sobieski nous livre également des descriptions hautes en couleur. Il brosse, par exemple, le portrait de Charles V, prince de Lorraine (lettre du 31 août). En 1674, il avait candidaté au trône de Pologne, faisant concurrence à Sobieski lui-même.

Inutile de préciser la valeur historique d’une telle source. Les lettres sont écrites directement du champ de bataille, dans l’instant, par celui qui dirige les combats. La correspondance devient alors une chronique de guerre rédigée par un de ses principaux protagonistes.

Conclusion : amour et guerre dans les lettres de Jean III Sobieski, roi de Pologne

La correspondance de Jean Sobieski et de Marie Casimire de la Grange d’Arquien forme une source historique et littéraire à part entière. Mêlant les affaires personnelles aux affaires politiques, la vie familiale à la vie publique, elle dévoile les épistoliers sous leurs différents visages.

Weronika Kosmalska synthétise ainsi ce double aspect de la correspondance du roi de Pologne : « La voix du grand général puis du roi se fait entendre aussi souvent que celle de l’amant. Toutefois, dans ses lettres, Sobieski ne mélange jamais ces deux rôles. Lorsqu’il parle en chef, le texte reste brut, sec, concis. Lorsqu’il se transforme en amant, son langage change également. Il devient chaleureux, passionné, plein de mélancolie et d’un sentiment brûlant. L’épistolier suit en cela les préceptes de l’ancienne Pologne, qui ordonnent de séparer guerre et sentiments. »12

Entre guerre et amour, entre littérature sentimentale et chronique militaire, les lettres du couple royal ont su conquérir le grand public. Le prochain article de blog vous fera découvrir la destinée de ces écrits et leur diffusion à travers leurs multiples éditions.

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Dès à présent, découvrez les autres articles au sujet de Jean III Sobieski, roi de Pologne.

  1. Kosmalska Weronika, « Konwencja epistolograficzna i bezpośredniość wyrazu w listach Jana III Sobieskiego do Marysieńki », Racjonalia, nr 7, 2017, p. 83.
  2. Les mots suivis d’un astérix sont expliqués au sein d’un glossaire.
  3. Kukulski Leszek, « Wprowadzenie » in Listy do Marysieńki, Warszawa, Czytelnik, 1973, t. I, p. 6, 15. Kłoś Anna, « Życie prywatne Marii Kazimiery i Jana Sobieskiego na podstawie listów », Officina Historiae, nr 1 (2018), p. 91-110.
  4. Kukulski Leszek, op. cit., p. 15. Sur le bilinguisme franco-polonais de Marie Casimire, voir Zarębski Rafał, « Bilingwizm francusko-polski w listach królowej Marysieńki – analiza strukturalna », Socjolingwistyka, 2022, XXXVI, p. 161-175.
  5. Tomaszewski Mikołaj, « Nowe spojrzenie na Listy Jana Sobieskiego do Marii Kazimiery d’Arquien. Kilka różnic pomiędzy odpisami Bandtkego i edycją Kukulskiego a materiałem archiwalnym oraz kilka uzupełnień », Studia Wilanowskie, XXV, Warszawa 2018, p. 45-48.
  6. Kukulski Leszek, op. cit., p. 16.
  7. Kosmalska Weronika, op. cit., p. 91-93. Komaszyński Michał, Maria Kazimiera d’Arquien Sobieska, królowa Polski 1641-1716, Kraków, Wydawnictwo Literackie, 1984, p. 41-42. Spica Anne-Élisabeth, « Les Scudéry lecteurs de l’Astrée », Cahiers de l’AIEF, 2004/56, p. 397-416.
  8. Plus à ce sujet dans Kosmalska Weronika, op. cit. Selon Weronika Kosmalska, par l’expression du sentiment amoureux, les lettres de Jean Sobieski appartiennent à la littérature baroque. Par leur style léger, loin de la lourdeur du baroque, elles relèvent déjà de l’esthétique du rococo.
  9. Sur la vie familiale des Sobieski, voir la monographie d’Aleksandra Skrzypietz, Królewscy synowie – Jakub, Aleksander i Konstanty Sobiescy, Katowice, Wydwawnictwo Uniwersytetu Śląskiego, 2011.
  10. Targosz Karolina, Piórem zakonnicy. Kronikarki w Polsce XVII wieku o swoich zakonach i swoich czasach, Kraków, Czuwajmy, 2002, p. 159. Skrzypietz Aleksandra, « Dorota Daniłowiczówna – benedyktynka lwowska w listach Jana III Sobieskiego » in Gwoździk Jolanta, Witkowski Rafał, Wyrwa Andrzej Marek (dir.), Klasztory mnisze na wschodnich terenach dawnej Rzeczypospolitej od XVI do początku XX wieku, Poznań, Rebis, 2014, s. 171–182.
  11. Kukulski Leszek, op. cit., p. 8-9. Widacka Hanna, « Marianna Wielopolska, siostra królowej », Silva Rerum, Pasaż Wiedzy Muzeum Pałacu Króla Jana III w Wilanowie, URL : https://www.wilanow-palac.pl/marianna_wielopolska_siostra_krolowej.html [mis en ligne le 10.11.2008, consulté le 27.02.2024]
  12. Traduction de : Kosmalska Weronika, op. cit., p. 97.

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