Portrait de Jacques Sobieski par Henri Gascar (vers 1690)

La naissance de Jacques Sobieski d’après une lettre de Jean Sobieski (1667)

Paris, le 2 novembre 1667. Marie Casimire Sobieska, née de la Grange d’Arquien, donne naissance à Jacques. Épouse de Jean Sobieski, qui deviendra roi de Pologne en 1674, elle se trouve en France pour bénéficier des soins médicaux nécessaires à une heureuse couche.

Jean Sobieski est resté en Pologne-Lituanie, où il mène la campagne de Podhajce (1667). Il apprend l’événement à Żółkiew, les premiers jours de décembre. Le 9 décembre, il envoie une lettre à Marie Casimire où il partage sa joie face à la naissance de son premier-né.

Voici une traduction inédite de certains passages de cette lettre.

Lettre de Jean Sobieski à Marie Casimire, le 9 décembre 1667 (extraits)

À Żółkiew, le 9 décembre [1667].

Seul amour de mon cœur et de mon âme, seule et unique joie dans ce monde, charmante et bien-aimée Mariette, ma bienfaitrice !
 
Avant de recevoir cette si heureuse nouvelle, qui ne pouvait être plus heureuse ni plus réconfortante pour moi, le bon Dieu a encore voulu m’éprouver. Tandis que je guettais et attendais ardemment le courrier, celui-ci ne m’a rien apporté, car la poste française n’est pas arrivée jusqu’à Gdańsk à cause des mauvaises routes. Considérez donc, mon unique joie, combien l’attente du prochain courrier m’a causé de langueur, d’inquiétude, de mélancolie et d’impatience. Ce retard me semblait une éternité. Cependant, le bon Dieu a eu pitié de moi et ne m’a pas imposé une si longue pénitence. À peine suis-je descendu de cheval ici à Żółkiew, le lundi […], que Mieczkowski est accouru de la part de M. le garde-chasse1. Il a fait le trajet depuis Varsovie en quatre jours, ne sachant pas même pourquoi. Mon cœur et ma raison ont immédiatement deviné que les mauvaises nouvelles ne se propagent pas si vite. J’ai donc hâtivement ouvert le paquet, en cherchant le nom de Teresa2. Mais le bon papa3 ne voulant pas m’infliger la moindre attente, a expressément mentionné au début de sa lettre : « Votre femme est accouchée d’un fils » […]. Je m’étais préparé à accueillir Teresa, non Jacques, mais je remercie Dieu de cette erreur. Surtout, je Lui rends grâce d’avoir préservé sa charmante maman et d’avoir délivré mon unique amour d’une si terrible échéance, dont la simple mention me faisait mourir4. Que Son Saint Nom soit béni à jamais !

Je ne suis pas content de ce petit filou5. Il a tant tourmenté sa maman et ne lui a pas donné le moindre repos. […] Mais qu’il grandisse ainsi en bonne santé pour la gloire de Dieu. Nous le confions entièrement à Sa volonté et le plaçons sous Sa protection et Sa conduite. Je ne sais qui lui a permis de porter ma marque sur son corps et d’où lui vient cette assurance. Nous verrons tout cela lorsque nous nous reverrons, plût à Dieu, le plus tôt possible. Car il ne restera bientôt plus rien d’un homme, qui perd le reste de sa santé en proie à une mélancolie incessante et si lourde.

J’attendais derechef la poste, avec presque autant d’impatience, car j’espérais trouver la charmante écriture de mon unique dame et bienfaitrice, et être ainsi rassuré sur son état de santé. Mais le Seigneur Dieu n’a pas voulu m’accorder tant de consolation. Un message de Varsovie m’informe à nouveau que le courrier français n’est pas arrivé jusqu’à Gdańsk. Je dois donc faire preuve de patience et mon unique espoir réside en Celui qui, permettant la tribulation le soir, console habituellement au matin ceux qui ont recours à Lui.

Tous sont extrêmement heureux. M. l’abbé Solski, sans le voir, lui érige déjà un horoscope6. À Lviv, on rend grâce à Dieu dans toutes les églises, car j’ai libéré tous les monastères et les couvents des quartiers d’hiver. Mme la prieure7 est extrêmement heureuse que vous l’avez faite grand-mère. Elle ne s’y attendait pas. Elle vous salue chaleureusement, mon cœur, et elle vous écrira une lettre personnellement. Monsieur l’abbé de Żółkiew est euphorique au plus haut point. M. le voïvode et Mme la voïvode ne sont pas encore au courant. […]

Ce petit filou, comme me l’écrit M. le Chevalier8, est grand et gras. Mon Dieu, gardez-le ainsi indéfiniment. Et Vous, mon âme, vous avez dû bien vous épuiser en le portant. Qu’il ne passe pas trop de temps dans le lit de sa maman, afin de ne pas évincer papa de l’amour de sa très charmante Mariette. Je vous en prie humblement, mon unique bienfaitrice, veuillez me justifier auprès de vos parents et de vos proches que je ne leur réponds pas et que je ne les remercie pas personnellement pour cette si joyeuse et heureuse nouvelle. Dieu voit que je perds complètement mon français, non seulement à l’écrit mais aussi à l’oral, n’ayant presque aucune conversation avec personne, car tout le monde s’est dispersé pour les quartiers d’hiver9. Je suis cependant reconnaissant de la faveur et de l’amour de toute la famille, et prêt à leur rendre la réciproque en tout temps, leur recommandant dès maintenant mes humbles, obligés et dévoués services. […]
Lettre de Jean Sobieski à Marie Casimire au sujet de la naissance de Jacques Sobieski
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Après la naissance de Jacques Sobieski…

Voilà la réaction de Jean Sobieski à la nouvelle de sa paternité. Après la naissance de Jacques Sobieski, il continue d’être un père attentif.

Il suit avec intérêt les premiers moments de la vie de son fils, comme le démontre sa correspondance. Il se soucie du baptême du nouveau-né, qui aura lieu à Saint-Germain en mai-juin 1668. Louis XIV en sera le parrain, et Henriette-Marie, reine consort d’Angleterre réfugiée en France, la marraine.

Les époux discutent du prénom à donner à l’enfant. Jean insiste pour l’appeler Jacques. La coutume polonaise voulait qu’on transmette au premier-né le prénom du grand-père. Jean Sobieski argumente, non sans humour, que « même le bon et bel or anglais est transformé en jacobus », pièce d’or frappée sous Jacques Ier. Le deuxième prénom, également royal, sera Louis à la suite de Louis XIV10.

Dans ses prochaines lettres, Sobieski transmet des recommandations paternelles. Le 30 décembre, il conseille de « donner [à Jacques] un peu de vin […] pour qu’il devienne grand, fort et tenace dans le travail ». Le 4 avril, il invite Marie Casimire à emmener le nouveau-né « partout à la cour » et « à l’air frais ». Là-dessus, il donne son propre exemple : « À son âge, je ne connaissais presque pas ma chambre ».

Il envoie à Paris les avis médicaux reçus à Varsovie ainsi qu’un herbarium à consulter en cas de besoin. Enfin, des cadeaux accompagnent les missives, tel l’habit préparé par Mme la voïvode Marianne Jabłonowska, une amie de la famille11.

Marie Casimire de la Grange d'Arquien, épouse Sobieski, avec ses enfants. Tableau de 1684.
Marie Casimire Sobieska avec ses enfants, vers 1684, Musée Palais de Jean III Sobieski à Wilanów.

Conclusion : Jean Sobieski et la parentalité

Les lettres des années 1667-1668 nous laissent un témoignage vivant sur la naissance de Jacques Sobieski. Elles montrent le futur roi de Pologne sous son visage de mari aimant et de père attentif. Ses missives retracent ses inquiétudes, ses impatiences et surtout sa joie face à la venue au monde de son premier-né. Il est plein de sollicitude aussi bien avant qu’après la naissance de l’enfant12.

Les épîtres donnent à voir le dévouement et la tendresse paternelle de Jean Sobieski, qui ne se démentiront pas à la naissance de ses prochains enfants. Marie Casimire de la Grange d’Arquien et Jean Sobieski auront en tout treize enfants, dont quatre seulement survivront jusqu’à l’âge adulte :

  • Jacques Louis Sobieski (1667-1737)
  • Jumeaux mort-nés (1669)
  • Teresa, décédée quelques mois après sa naissance (1670)
  • Adélaïde (1672-1677)
  • Fille surnommée « Menone » (1673-1675)
  • Fille décédée à la naissance (1674)
  • Teresa Cunégonde (1676-1730)
  • Alexandre (1677-1714)
  • Fille décédée à la naissance (1678)
  • Constantin (1680-1726)
  • Benoît (1681-1690)
  • Jean (1682-1685)13.

Les deux parents entourent leur progéniture de leur affection et de leur protection. Ils souffrent lors des décès successifs, en particulier après celui de « Menone », qui est totalement inattendu, et celui d’Adélaïde, qui est précédé d’une douloureuse maladie.

Les épreuves et les consolations de la famille Sobieski sont inscrites au sein de la correspondance royale. À ce titre, elle constitue une source exceptionnelle sur la parentalité et l’enfance au XVIIe siècle14.

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Découvrez le livre Jean Sobieski – Lettres à la reine Marie Casimire pendant la campagne de Vienne (1683), une nouvelle édition française de la correspondance royale écrite lors du siège de Vienne par l’Empire ottoman, enrichie d’une introduction historique de 80 pages.

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  1. Garde-chasse (łowczy) – charge dont le titulaire était chargé d’organiser les chasses royales.
  2. Les jeunes mariés étaient convenus que si Marie Casimire donnait naissance à une fille, ils l’appelleraient Teresa.
  3. Jean Sobieski et Marie Casimire appelaient ainsi le père de cette dernière, Henri-Albert, marquis de la Grange d’Arquien.
  4. L’accouchement pouvait mettre la vie de Mariette en péril.
  5. Jean Sobieski parle ici de Jacques.
  6. L’abbé Solski était le chapelain de Jean Sobieski entre 1667 et 1670. Il crée un horoscope à l’occasion de la naissance de Jacques.
  7. Dorothée Madeleine Daniłowicz, Mère Prieure des Bénédictines de Lviv de 1640 à 1687, et tante de Jean Sobieski, qu’il chérissait comme sa propre mère.
  8. Frère de Marie Casimire, Louis de la Grange d’Arquien.
  9. Jean Sobieski écrit après la campagne militaire de Podhajce, qui a eu lieu à l’automne 1667. L’armée s’est dispersée dans ses quartiers pour la saison hivernale.
  10. Voir les lettres des 15 et 30 décembre 1667 et du 23 mars 1668. Voir également Skrzypietz Aleksandra, op. cit., p. 28.
  11. Lettre du 23 mars 1668.
  12. Sur le rapport de Jean Sobieski à la paternité et à l’enfance, tel qu’exprimé dans sa correspondance des années 1667-1668, voir Skrzypietz Aleksandra, Królewscy synowie – Jakub, Aleksander i Konstanty Sobiescy, Katowice, Wyd. Uniwersytetu Śląskiego, 2011, p. 25-31.
  13. Sobieraj Maciej, « Potomstwo Jana i Marii Kazimiery Sobieskich w świetle źródeł zakonnych », Roczniki humanistyczne, XXXIV, 2, 1986, p. 429-434. En 1986, Maciej Sobieraj a établi l’existence de onze enfants. Aleksandra Skrzypietz dénote treize enfants :  Skrzypietz Aleksandra, op. cit., p. 23-105.
  14. Nous renvoyons à ce sujet au chapitre 1 de la monographie d’Aleksandra Skrzypietz, op. cit., p. 23-105.

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