Gazette de 1683 selon la lettre de Jean Sobieski à Marie Casimire du 13 septembre 1683 écrite après la bataille de Vienne

La diffusion imprimée des lettres de Jean III Sobieski roi de Pologne

« Une lettre, c’est une parcelle de vie. » (Stefania Skwarczyńska) Elle porte le témoignage d’une destinée. C’est sans doute pour cette raison qu’« en lisant une correspondance, l’impatience nous brûle, le visage rougit, le cœur s’accélère. » Si l’épistolier est un personnage historique, « alors les mots qu’il écrit (souvent à la hâte) se font d’autant plus passionnants. »1

Voilà les ingrédients indispensables au succès d’une correspondance historique. Cela s’applique tout particulièrement aux Lettres de Jean III Sobieski, roi de Pologne, et de son épouse Marie Casimire de la Grange d’Arquien, dont les principales caractéristiques ont été présentées dans le précédent article.

Depuis sa rédaction jusqu’à nos jours, la correspondance royale a connu une diffusion imprimée, suscitant l’intérêt du grand public. Ce billet de blog retrace l’histoire éditoriale des épîtres du couple royal franco-polonais.

Les gazettes : une première diffusion imprimée des lettres de Jean III Sobieski roi de Pologne

Déjà de son vivant, certaines lettres de Jean III Sobieski étaient transformées en gazettes, c’est-à-dire des imprimés occasionnels destinés à informer le public national et international des succès du roi de Pologne.

Les journaux réguliers, tels que nous les connaissons aujourd’hui, sont apparus progressivement aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ils coexistaient alors avec leurs ancêtres : les gazettes ou les nouvelles. C’étaient des brochures de quelques pages informant les lecteurs d’un événement. Elles étaient lues à haute voix, chantées dans la rue, copiées et transmises de main en main.

Les têtes couronnées, conscientes de l’impact de ces écrits, s’en servaient dans leurs efforts de propagande. De plus, elles disposaient de services postaux qui permettaient une circulation plus large de ces opuscules. Jean III Sobieski, roi de Pologne, avait lui aussi recours à cette pratique.

Lors de la campagne de Vienne (1683), par exemple, l’épistolier demande à son épouse de transposer certaines lettres en gazette. Dans son envoi du 31 août 1683, il précise : « Je vous ai raconté ce qui s’est passé […] afin que vous en donniez communication en guise de gazette. » Des instructions semblables se trouvent dans les lettres des 13, 17, 18 et 28 septembre et des 11 et 19 novembre.

Étude de cas : la lettre du 13 septembre 1683

Le cas le plus connu est la lettre du 13 septembre 1683. Jean III Sobieski la rédige dans les tentes du vizir, tout juste après la victoire du Kahlenberg, qui a délivré Vienne du siège ottoman. L’objectif : diffuser la victoire des armées chrétiennes à travers l’Europe.

Jean Sobieski écrit à Mariette : « Cette lettre est la meilleure gazette et vous pouvez vous en servir à cette fin, en prévenant que c’est la lettre du roi à la reine. » Chose dite, chose faite. La missive a connu au moins cinq versions polonaises, huit allemandes, cinq italiennes, une anglaise, une espagnole et une danoise2.

Tombées dans l’oubli, les lettres de Jean Sobieski et de Marie Casimire sont redécouvertes au XIXe siècle, puis rééditées au siècle suivant. Ces réimpressions ne concernent plus uniquement des lettres choisies et tronquées par la propagande royale, mais l’ensemble de la correspondance.

Les éditions contemporaines des lettres de Jean Sobieski et de Marie Casimire de la Grange d’Arquien

Les lettres royales nous sont connues principalement grâce aux copies de Samuel Bandtke (1768-1835). Le bibliothécaire polonais avait eu accès aux textes originaux, conservés alors à Wrocław. Ces reproductions se trouvent aujourd’hui à la Bibliothèque de l’Académie Polonaise des Arts et des Sciences de Cracovie.

Portrait de Samuel Bandtke, copiste des lettres de Jean III Sobieski roi de Pologne et de Marie Casimire de la Grange d'Arquien.
Portrait de Samuel Bandtke

Edward Raczyński (1786-1845) est le second érudit polonais à avoir sauvegardé la correspondance royale. Il a découvert des copies des lettres de 1683 dans ses archives familiales. Un de ses ancêtres avait été diplomate sous le roi Jean III Sobieski. Il avait sans doute accès aux missives du couple, qu’il s’est empressé de transcrire3. Edward Raczyński a publié ces missives en 1823, à l’occasion du 140e anniversaire de la bataille de Vienne.

Ces duplicata se sont avérés inestimables. Car au XIXe siècle, la Prusse confisque les archives des Sobieski et les dépose à Berlin aux Archives Secrètes de l’Héritage Culturel de Prusse (Geheimes Staatsarchiv Preußischer Kulturbesitz). Puis, le fond disparaît lors de la Seconde Guerre mondiale4

Aussi, toutes les éditions contemporaines se sont appuyées sur les copies de Samuel Bandkte et d’Edward Raczyński.

Les premières éditions imprimées de la correspondance royale

En 1860, Antoni Helcel publie une première fois le recueil épistolaire. Toutefois, sa diffusion se limite aux bibliothèques et aux milieux universitaires. La correspondance de 1683, parue à l’initiative de Raczyński, connait une distribution plus large. Une seconde édition voit le jour dès 1824, puis une autre en 1883. Elle se propage ensuite en dehors des frontières polonaises.

En 1826, le comte Stanislas Plater traduit les lettres royales en français et les publie à Paris avec l’aide du comte Narcisse-Achille de Salvandy5. La traduction est republiée en 1827 à Louvain et à Tournai6.

S’ensuit une traduction hollandaise imprimée à La Haye par A. Kloots en 1831 puis 18357. Enfin, une traduction allemande voit le jour en 1981 et 19838.

Lettres du roi de Pologne Jean Sobieski à la reine Marie Casimire pendant la campagne de Vienne, Paris, 1826.

Voulant rendre l’ensemble des épîtres plus accessible au grand public, Leszek Kukulski entreprend un important travail éditorial, publié dans les années 1960-1980.

Les lettres des Sobieski à la conquête du grand public polonais

Spécialiste de la littérature baroque polonaise, Leszek Kukulski est à l’origine de trois éditions polonaises des Lettres de Jean Sobieski à Marie Casimire (Listy do Marysieńki). Elles voient le jour successivement en 1962, 1970 et 19739. En 1966, Leszek Kukulski publie également les Lettres de Marie Casimire à Jean Sobieski (Listy do Jana Sobieskiego). Il y adjoint les missives de Marie Casimire à son premier mari, Jean Zamoyski10.

Le chercheur modernise la langue du recueil. Il l’agrémente d’explications, de notes de bas de page, d’index et de notices biographiques11.

Enfin, il publie séparément la correspondance de 1683 en 1983, en commémoration du troisième centenaire de la bataille du Kalhenberg. Une introduction de Zbigniew Wójcik, biographe de Jean Sobieski, précède le texte12.

D’autres éditions pourraient également être citées, comme celles de Grażyna Klimecka ou d’Alicja Badowska13, sans oublier la diffusion numérique, libre et gratuite du texte.

Ces efforts éditoriaux ont porté leur fruit. Ils ont rendu le couple royal célèbre, au point d’en faire un modèle de l’amour conjugal. Dans la Pologne d’aujourd’hui, les lettres des Sobieski font partie des canons de la littérature baroque et figurent parmi les lectures scolaires proposées aux lycéens.

Leszek Kukulski a donc atteint ses objectifs. Toutefois, la fin du XXe et le début du XXIe siècle ont apporté un tournant dans l’histoire éditoriale de la correspondance royale.

À la recherche des lettres perdues…

À partir de la Seconde Guerre mondiale, les archives des Sobieski ont été prises pour perdues. Après leur disparition de Berlin, leur sort restait inconnu aux chercheurs. Ce n’est qu’en 1997-1998 que le professeur Wojciech Kriegseisen découvre leur présence aux Archives Historiques Nationales de Biélorussie à Minsk14.

Il s’avère que le fonds a été confisqué par l’Armée Rouge et transféré à Moscou, puis à Minsk. Les cartons d’archives sont arrivés en Biélorussie sans réel appareillage scientifique. Seul un inventaire réalisé sommairement par les agents du NKVD décrivait leur contenu. Les archivistes ont créé un premier inventaire seulement en 1966. Toutefois, jusque dans les années 1990, l’accès aux documents restait limité. Seuls des chercheurs choisis et validés par la direction pouvaient les consulter.

À partir de 1997, à la suite des transformations politiques de la fin du siècle, les Archives Historiques Nationales de Biélorussie redonnent vie aux archives familiales des Sobieski. Elles les restaurent (1997), les microfilment (2010) et les accompagnent d’un nouvel inventaire et d’un index de noms (2006-2007). Surtout, l’accès au fonds devient ouvert à tous. C’est donc une nouvelle étape qui s’ouvre pour l’étude des lettres de Jean III Sobieski et de Marie Casimire de la Grange d’Arquien15.

Archives Historiques Nationales de Biélorussie à Minsk, où se trouvent les archives familiales des Sobieski, notamment les lettres de Jean III Sobieski roi de Pologne et de Marie Casimire de la Grange d'Arquien.
©Homoatrox, Archives Historiques Nationales de Biélorussie à Minsk, under license CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/)

Nouvelles perspectives éditoriales

L’analyse des originaux a révélé les imprécisions des reproductions de Samuel Bandkte. En l’occurrence, l’érudit a omis des passages chiffrés, de nombreuses déclarations sentimentales de Jean Sobieski et d’autres extraits. Selon l’analyse de Mikołaj Tomaszewski, sur 287 lettres publiées par Leszek Kukulski, 197 présentent des lacunes au volume et contenu variable. Sans remettre en cause l’inestimable contribution de Samuel Bandkte et de Leszek Kukulski, une nouvelle édition paraît désormais indispensable16.

Des premiers projets ont déjà été entrepris. En 2015, les Archives Historiques Nationales de Biélorussie et le Musée Palais du roi Jean III Sobieski à Wilanów ont signé un accord de coopération scientifique pour cinq ans.

Cette collaboration a donné lieu à une édition des lettres de la reine Marie Casimire du temps de son veuvage (1697-1716)17.

Nous attendons avec impatience la suite de cette aventure éditoriale…

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Dès à présent, découvrez les autres articles au sujet de Jean III Sobieski, roi de Pologne.

  1. Kosmalska Weronika, « Konwencja epistolograficzna i bezpośredniość wyrazu w listach Jana III Sobieskiego do Marysieńki », Racjonalia, nr 7, 2017, p. 83.
  2. Koyama Satoshi, « Between Love Letter and Newspaper. The Polish Royal Authority and News Media in the Sixteenth and Seventeenth Century », ZINBUN, 2000, 34(2), p. 31-49. Zawadzki Konrad, Losy listu Króla Jana III do Marii Kazimiery o zwycięstwie wiedeńskim 1683 roku, Warszawa, Zamek Królewski w Warszawie, 1983. Sur la pratique journalistique au XVIIe siècle, avec la place qu’y occupent les lettres et les gazettes, voir Duchêne Roger, « Lettres et gazettes au XVIIe siècle », Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, 1971, 18-4, p. 489-502.
  3. Tomaszewski Mikołaj, « Nowe spojrzenie na Listy Jana Sobieskiego do Marii Kazimiery d’Arquien. Kilka różnic pomiędzy odpisami Bandtkego i edycją Kukulskiego a materiałem archiwalnym oraz kilka uzupełnień », Studia Wilanowskie, XXV, Warszawa 2018, p. 44. Hulsenboom Paul, « A Hero and His History. The Branding of Jan III Sobieski and His Letters in the Northern Netherlands during the Early Nineteenth Century » in Braber Helleke et alii (dir.), Branding Books Across the Ages. Strategies and Key Concept in Literary Branding, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2021, p. 84.
  4. Tomaszewski Mikołaj, op.cit.
  5. Lettres du Roi de Pologne Jean Sobieski à la Reine Marie Casimire pendant la campagne de Vienne, trad. Par S. Plater, pub. Par N.A. de Salvandy, Paris, 1826.
  6. Sur les éditions françaises, voir Hulsenboom Paul, op. cit., p. 94-96.
  7. Brieve van den Koning van Polen Jan Sobieski aan de Koningin Maria Casimira, gedurende den veldtogt, tot ontzet van Weenen en de verrijding der christenheid, in 1683, Gravenhage, A. Kloots, 1831. Sur la réception des lettres de Jean III Sobieski, roi de Pologne, aux Pays-Bas, voir l’article de Paul Hulsenboom, op. cit., p. 83-108.
  8. Briefe an die Köningin. Feldzug und Entsatz von Wien 1683, hrsg. J. Zeller, U. Brewing, Berlin, Buchverlag Der Morgen, 1981 ; Briefe an die Köningin Jan Sobieski, hrsg. J. Zeller, U. Brewing, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1983.
  9. Listy do Marysieńki, Warszawa, Czytelnik, 1962. Listy do Marysieńki, Warszawa, Czytelnik, 1970. Listy do Marysieńki, Warszawa, Czytelnik, 1973 (2 volumes). Sur Leszek Kukulski et ses apports à la connaissance de la littérature baroque polonaise, voir Otwinowska Barbara, « Leszek Kukulski (27 czerwca 1930 – 2 lutego 1931) : wspomnienie », Pamiętnik Literacki: czasopismo kwartalne poświęcone historii i krytyce literatury polskiej, 1983, 74/3, p. 437-444.
  10. Listy do Jana Sobieskiego, Warszawa, Czytelnik, 1966.
  11. Leszek Kukulski explique sa démarche dans ses introductions aux recueils.
  12. Listy z okresu odsieczy wiedeńskiej, Warszawa, Czytelnik, 1983. Wójcik Zbigniew, Jan Sobieski, Warszawa, PWN, 1982.
  13. Klimecka Grażyna, Nieznane listy Jana Sobieskiego. Trzy rękopisy za zbiorów Biblioteki Narodowej w Warszawie, Wwa 1987. Badowska Alicja, Listy do Marysieńki (wybór), Wrocław 1996.
  14. Gawron, Kossarzecki, « Materiały dotyczące Sobieskich w Narodowym Historycznym Archiwum Białorusi w Mińsku », Ad Villam Novam. Pasaż  Wiedzy Muzeum Pałacu Jana III Sobieskiego w Wilanowie, URL : https://www.wilanow-palac.pl/materialy_dotyczace_sobieskich_w_narodowym_historycznym_archiwum_bialorusi_w_minsku.html [mis en ligne le 27.10.2015 ; consulté le 28.02.2024]
  15. Yatsevich Dzmitry, « Zespół Archiwum Sobieskich w Oławie w Narodowym Historycznym Archiwum Białorusi – Historia zespołu i badan nad nim po II wojnie światowej », Studia Wilanowskie, 2018, XXV, p. 13-18.
  16. Tomaszewski Mikołaj, op. cit., p. 45-55.
  17. Sur ce projet voir Leyk Anna, « Edycja listów królowej Marii Kazimiery z archiwum Sobieskich w Oławie », Studia Wilanowskie, XXV, Warszawa 2018, p. 19-42. Les lettres ont été publiées en 2 tomes en 2020-2021 : Listy Marii Kazimiery z Archiwum Sobieskich w Oławie, t. 1: Listy do synów z lat 1696-1704, ed. Anna Leyk et Jan Jerzy Sowa, Wilanów-Mińsk, Muzeum Pałacu Króla Jana III, Narodowe Historyczne Archiwum Białorusi, 2020 ; Listy Marii Kazimiery z archiwum Sobieskich w Oławie, t. 2: Listy do synów z lat 1697-1704, ed. Anna Czarnieckia, trad. Robert Zaborowski, Wilanów-Mińsk, Muzeum Pałacu Króla Jana III, Narodowe Historyczne Archiwum Białorusi, 2021.

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