Premier partage de la Pologne en 1772 - Le gâteau des Rois

Le premier partage de la Pologne : contexte international

En 2022, nous commémorons le 250e anniversaire du premier partage de la Pologne (1772) entre la Russie, la Prusse et l’Autriche. Des conférences scientifiques ont été organisées à cette occasion, comme le colloque « Po co nam niepodległość? Ważne pytania o przyszłość w kontekście 250. rocznicy I rozbioru Polski », qui s’est tenu les 22-24 juin 2022 au Palais Royal de Varsovie1.

Pour contribuer à la commémoration de cet événement, deux articles lui seront consacrés. Le premier en rappelera le contexte international, le second traitera du débat qui a accompagné le premier partage de la Pologne.

Tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, la République polono-lituanienne a fait face à de nombreuses guerres. Celles du Nord ont été particulièrement dévastatrices et ont redéfini les contours géopolitiques de l’Europe centrale et orientale. De la première guerre du Nord au premier partage de la Pologne, on observe un déclin progressif de la puissance polono-lituanienne.

La première guerre du Nord (1655-1660)

Le déluge

La première guerre du Nord (1655-1660) s’inscrit dans une période tumultueuse pour la Pologne-Lituanie, connue également sous le nom de « déluge » (potop). Cette époque se caractérise par une série de conflits simultanés qui inondent la Pologne-Lituanie de toutes parts.

Tout commence avec le soulèvement de Khmelnytsky (Chmielnicki) en Ukraine en 1648, qui s’étend ensuite à la guerre avec la Moscovie, qui pénètre les territoires lituaniens en 1654. Employée à l’est, la Rzeczpospolita est assaillie au nord et à l’ouest par les armées suédoises, qui attaquent soudainement en juillet 1655 contre les termes de la trêve de Stuhmsdorf (1635). La Suède conquiert rapidement une grande partie de la République qui se soumet. Le Brandebourg et la Prusse se rendent également à Charles Gustave. En 1656, Georges Rákóczi rejoint les forces anti-polonaises et attaque son voisin par le sud au début de l’année 1657.

Le premier projet de partage de la Pologne

C’est pendant cette période que prend naissance le premier projet de partage de la Pologne. Le traité de Radnot (décembre 1656) envisageait en effet de diviser la République entre les princes protestants suivants : Charles X – roi de Suède, Georges II Rákóczi – prince de Transylvanie, Frédéric-Guillaume – électeur de Brandebourg et duc de Prusse (en continuation des traités de Malbork et de Labiau), Bogusław Radziwiłł – prince lituanien ayant rejoint les forces suédoises. L’accord prend également en compte Bohdan Khmelnytsky en lui remettant l’Ukraine.

Toutefois, le déroulement du conflit a entravé la réalisation de ce plan. A partir de la fin de 1655, les forces politiques et militaires de la République se réorganisent. La Russie signe une trêve avec la Pologne pour contrer l’expansion suédoise, Jean Casimir obtient le soutien de l’Autriche, le Danemark attaque la Suède en juin 1657, et Frédéric-Guillaume finit par revenir du côté du roi de Pologne. Finalement, l’armée de Charles X est chassée du territoire et le traité d’Oliva (1660) met fin à la guerre.

Bilan

La Pologne-Lituanie parvient à préserver ses territoires et son indépendance face à l’occupant suédois. Cependant, elle perd sa suzeraineté sur la Prusse ducale, qui s’émancipe de la tutelle polonaise (traités de Wehlau et de Bromberg de 1657, confirmés par le traité d’Oliva en 1660). En 1667, le traité d’Andruszowo met fin aux affrontements avec la Moscovie, qui acquiert de nouveaux territoires, notamment une partie de l’Ukraine.

Bien que la Pologne-Lituanie ait trouvé suffisamment de forces vives pour préserver son existence, elle sort épuisée économiquement et démographiquement du conflit, tandis que ses voisins prusse et moscovite se renforcent2.

La seconde guerre du Nord (1700-1721)

Les étapes du conflit

Un demi-siècle plus tard, la seconde guerre du Nord, ou grande guerre du Nord (1700-1721), remet définitivement en cause le statut de puissance de la Pologne-Lituanie. En dépit de l’opposition de la République, Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne depuis 1697, entraîne la Pologne-Lituanie dans ce conflit, en se joignant à l’alliance dirigée par la Moscovie contre la Suède.

L’offensive russe débute en 1700. Cette première phase du conflit se termine par une victoire de Charles XII, qui occupe la Pologne-Lituanie, renverse Auguste II (traité d’Altranstädt, 1706), installe Stanislas Leszczyński sur le trône, puis pénètre en territoire russe. Cependant, avec la bataille de Poltava en 1709, la fortune de guerre bascule : la victoire russe entraîne l’échec de Charles XII et le rétablissement d’Auguste II en Pologne.

La fin de la puissance polono-lituanienne

La guerre prend fin grâce à une série de traités conclus entre 1719 et 1721. La Suède perd ses possessions en Allemagne et sur la mer Baltique, perdant ainsi son statut de grande puissance en Europe centrale. En revanche, la Russie de Pierre le Grand émerge comme la principale force politique de l’Est du continent.

La République ne tire aucun bénéfice de ce conflit. Au contraire, les passages répétés des armées étrangères ont ravagé le pays. En 1732, Aubry de La Mottraye, voyageur français, témoigne : « La Pologne où je vais entrer n’est plus ce qu’elle était autrefois ; combien de villes brûlées, de châteaux démolis n’y rencontre-t-on pas et cela en plus grand nombre dans la dernière guerre. »3

De plus, le retour d’Auguste II en 1709 se fait grâce aux forces moscovites. Ce qui renforce l’influence étrangère sur la vie politique polono-lituanienne. Ce phénomène se renforce au fil des années, transformant l’État polono-lituanien en une sorte de protectorat4. En effet, au lendemain de la grande guerre du Nord, les puissances voisines mettent en place une « politique négative envers la Pologne »5.

La « politique négative » des puissances étrangères envers la Pologne

La Prusse et la Russie formulent ce programme dans la convention de Potsdam, signée en 1720. Cet accord est tantôt renouvelé, tantôt rompu, tantôt étendu à l’Autriche, jusqu’à la fin du siècle6.

L’objectif : maintenir la Pologne dans un état de faiblesse et de dépendance à travers les intrigues et la corruption. On perturbe les assemblées avec le liberum veto et ses abus7 ; on finance, favorise et soutient les partis de l’opposition, notamment sous la forme de confédérations. Toute tentative de réforme indépendante est entravée, et l’intervention armée lors des élections devient monnaie courante.

Cet aspect a conduit de nombreux historiens à attribuer aux institutions républicaines la responsabilité principale du partage de la Pologne, n’y voyant que désordre et anarchie. Le professeur M.G. Müller conteste cette interprétation, en soulignant que le système de la Rzeczpospolita a donné des preuves de son efficacité dans l’histoire8. Ajoutons également qu’en cas de crise ou de difficulté, des remèdes institutionnels étaient disponibles. Par exemple, lors du « déluge », la confédération de Tyszowce a permis la réorganisation de la contre-offensive polonaise. Même si la vie politique et économique polono-lituanienne présentait bien des faiblesses, les partages ne peuvent être compris sans prendre en compte l’ingérence et la politique négative des puissances étrangères envers la Pologne9.

Le premier partage de la Pologne (1772)

De la guerre russo-polonaise (1767-1772) au premier partage de la Pologne (1772)

Dans ce contexte difficile, une série d’événements mènent à une confrontation entre l’Empire des tsars et les Polonais, qui s’organisent au sein de la confédération de Bar entre 1767 et 1772. Les combats se soldent par un échec des Polonais et par un drame pour leur État.

La Russie s’avère incapable de dominer seule la République. Elle accepte la proposition de partage de la Pologne émise par la Prusse et l’Autriche. Les trois empires annexent alors chacun une partie des territoires polono-lituaniens.

Le traité est signé le 5 août 1772, puis ratifié par une diète mascarade le 30 septembre 177310.

Carte du premier partage de la Pologne

Carte de la Pologne après le premier partage, vers 1780
Carte de la Pologne après le premier partage, vers 1780.

Conclusion

Aux XVIIe-XVIIIe siècles, l’expansion de la Russie et de la Prusse aux dépens de la République lui font perdre son statut de puissance. Cette situation mène progressivement au premier partage de la Pologne-Lituanie.

En 1767-1772, une véritable guerre de propagande accompagne le conflit et se poursuit après la partition du pays sarmate. Pour découvrir ce débat, lisez le prochain article consacré au premier partage de la Pologne.

Pour aller plus loin…

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  1. Po co nam niepodległość? Ważne pytania o przyszłość w kontekście 250. rocznicy I rozbioru Polski, 23 juin 2022, URL :  https://iderepublica.pl/aktualnosci/2022/06/23/po-co-nam-niepodleglosc-wazne-pytania-o-przyszlosc-polski-w-kontekscie-250-rocznicy-i-rozbioru-polski/ [10.11.2022]
  2. Sur la première guerre du Nord et le traité de Radnot, voir : E. Opaliński, « Kryzys, rozpad i odrodzenie I Rzeczypospolitej w okresie II wojny północnej (1655-1660) », Kwartalnik Historyczny, R. CXXV, 2018/2, p. 337-363 ; R.I. Frost, After the Deluge. Poland-Lithuania and the Second Northern War 1655-1660, Cambridge, Cambridge University Press, 1993 ; R.I. Frost, The Northern Wars 1558-1721, Harlow-London, Longman, 2000. Une monographie a été consacrée à l’intervention de Rakóczi en Pologne : M. Markowicz, Najazd Rakoczego na Polskę 1657, Połomia, InfortEditions, 2011. Sur la Prusse et son évolution politique vers un royaume indépendant : O. Chaline, « La Prusse, du duché au royaume », Histoire, économie et société, 2013/2 (32), p. 3-17, URL : https://www.cairn.info/revue-histoire-economie-et-societe-2013-2-page-3.htmcontenu=article#re14no14 [14.11.2022]
  3. A. de La Mottraye, Voyage en anglois et en françois d’A. de la Mottraye, en diverses provinces et places de la Prusse ducale et royale, de la Russie, de la Pologne, etc., La Haye, Adrien Moetjens, 1732, p. 31-32.
  4. Sur la grande guerre du Nord et le règne d’Auguste II : R.I. Frost, The Northern Wars 1558-1721, Harlow-London, Longman, 2000 ; M. Markiewicz, Historia Polski 1495-1795, Kraków, Wydawnictwo Literackie, 2004, p. 596-607 ; J. Staszewski, August II Mocny, Wrocław, ZNiO, 1998. Selon l’historienne Zofia Zielińska, la Pologne est devenue un protectorat russe de facto en 1717 et de jure en 1768. Z. Zielińska, « „Nowe świata polskiego tworzenie”. Stanisław August – reformator 1764-1767 » in A. Sołtys, Z. Zielińska (dir.), Stanisław August i jego Rzeczpospolita. Dramat państwa, odrodzenie narodu, Warszawa, Zamek Królewski, 2013, p. 11-13, 31-32.
  5. M.G. Müller, « The Partition of Poland 1772… », op. cit.
  6. Ibidem. M.G. Müller, Rozbiory Polski, op. cit., p. 21-24. J. Staszewski, August II Mocny, Wrocław, ZNiO, 1998, p. 197, 207, 230.
  7. Le liberum veto est un droit de veto accordé à chaque nonce sur les décisions de l’assemblée. À partir de la moitié du XVIIe siècle, des abus s’introduisent dans cette pratique et conduisent à des ruptures de la diète. La paralysie atteint son apogée sous les rois saxons, soit en même temps que le renforcement des ingérences étrangères. C’est là une problématique qui suscite de nombreux débats dans l’historiographie. Nous y reviendrons plus en détails dans un autre article.
  8. M.G. Müller, « The Partition of Poland 1772… », op. cit.
  9. Au sujet des partages, voir notamment les travaux de M.G. Müller déjà cités.
  10. Pour plus d’informations et de références bibliographiques, voir : T. Malinowski, La République de Pologne dans le débat politique français (1573-1795), 2021, p. 203-205.

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