élection d'Henri de Valois comme roi de Pologne

L’élection d’Henri de Valois au trône de Pologne (1573) : organisation, procédure et résultat

Il y a exactement 450 ans, en avril-mai 1573, se tenait la diète électorale qui aboutit à l’élection d’Henri de Valois au trône de Pologne-Lituanie. La période de l’interrègne commença le 7 juillet 1572, à la suite du décès du roi Sigismond Auguste, qui n’avait pas de descendance, mettant ainsi fin au règne de la dynastie Jagellon en Pologne-Lituanie. Depuis l’avènement des Jagellon en 1386, l’approbation de la noblesse était nécessaire à chaque succession. Puis, les constitutions de 1530 et 1538 confirmèrent le caractère électif de la monarchie1. Toutefois, l’élection de 1573 se signale par deux nouveautés.

La spécificité de l’élection polono-lituanienne de 1573

Un choix à l’échelle internationale

Jusqu’alors, le choix du roi de Pologne s’était toujours porté au sein de la dynastie régnante, conférant ainsi un caractère héréditaire à la couronne polonaise. Cependant, en 1572-1573, tous les princes, y compris étrangers, peuvent se porter candidat, ce qui déclenche une complexe machinerie diplomatique à travers l’Europe. Plus de dix candidats se disputent le trône. Cinq d’entre eux retiennent particulièrement l’attention des électeurs : Erneste, l’archiduc d’Autriche, Henri de Valois, frère du roi de France, Ivan IV, le tsar de Moscovie, Jean III, roi de Suède et beau-frère de Sigismond Auguste, ainsi que Albert-Frédéric de Prusse. Le parti des Piast, quant à lui, souhaite élire un Polonais2.

Des ambassades se rendent au bord de la Vistule pour mener des campagnes électorales en faveur de leurs candidats respectifs3. Le Saint-Siège, les centres protestants et la Turquie s’immiscent également dans les délibérations, car le résultat du vote aura un impact sur la politique confessionnelle et étrangère de la République polono-lituanienne4.

Une élection viritim

La seconde innovation de l’élection de 1573 réside dans sa procédure. Auparavant, l’élection se faisait au sein d’organes représentatifs plus ou moins étendus, en fonction des besoins de la République. Par exemple, Ladislas II fut élu par une diète rassemblant les magnats, la noblesse et les députés des villes, tandis que Jean Olbracht fut élu uniquement par le sénat5.

En 1573,  le principe du viritim est instauré, accordant à chaque noble le droit de se présenter à la diète d’élection pour exprimer son vote. Cela porte le nombre potentiel d’électeurs à 200 000 hommes. 33 à 34 000 âmes se seraient réellement présentées6. La diète électorale, tenue dans un village près de Varsovie, s’ouvre le 5 avril et se termine le 20 mai.

En ce 450e anniversaire de cette assemblée, rappelons son organisation et son déroulement7.

Organisation de la diète électorale

Un défi logistique

La convocation de tous les nobles pour le choix du chef de l’État représente un défi logistique considérable pour l’époque. Jean Choisnin, en tant que principal secrétaire de l’ambassade française chargée de l’élection d’Henri de Valois au trône de Pologne, estime le nombre d’électeurs à environ 40 000 hommes, bien que 200 000 soient attendus8. Face à l’ampleur de cette tâche, le diplomate français décrit minutieusement l’organisation de la diète électorale de 1573, y compris l’amènagement des logements, la gestion de l’approvisionnement et l’agencement du champ électoral (pole)9.

Sa description concorde avec celle de Świetosław Orzelski, un noble électeur, qui, dans ses mémoires, ajoute quelques détails supplémentaires, tels que les mesures de sécurité mises en place. Parmi celles-ci, on compte la punition immédiate de toute injustice ou violence commise en chemin vers l’élection, l’interdiction d’utiliser des armes sur le champ électoral, la limitation du nombre de personnes accompagnant chaque sénateur et chaque noble, la soumission de tous au Maréchal, responsable du maintien de l’ordre, ainsi que des sanctions renforcées pour tout acte de violence commis pendant la diète10. Sur place, les sénateurs sont logés à Varsovie, alors que la noblesse occupe les villages et les champs aux alentours dans un rayon de trois lieues11.

Disposition du champ électoral

Les délibérations, quant à elles, se déroulent en pleine campagne, près du village de Kamień, à proximité de Varsovie, où d’immenses tentes accueillent les participants12. Le pavillon central est décrit en détail et suscite admiration tant chez Choisnin que chez Orzelski. Situé au centre du « pole », il peut accueillir un grand nombre de délibérants, jusqu’à 5 à 6 000 hommes selon les estimations de Choisnin13.

C’est là que siège la diète, composée des sénateurs (évêques, palatins, castellans), assis selon leur ordre hiérarchique, ainsi que des nonces choisis par les nobles. En outre, chaque personne est autorisée à assister personnellement aux rassemblements. D’autres chapiteaux, moins imposants, sont disposés autour de la tente centrale. Ils reçoivent la noblesse de chaque palatinat et servent de relais pour transmettre les débats et les décisions de l’assemblée.

Ces discussions ne se limitent pas seulement à l’élection du monarque, car la diète d’élection vise également à rectifier les abus du règne précédent pendant l’interrègne. Les discussions se divisent entre ces deux objectifs. Aussi, l’assemblée débute le 5 avril, mais l’élection proprement dite se déroule du 4 au 11 mai. Elle est précédée par les discours des ambassadeurs qui soutiennent les candidatures des princes qu’ils représentent14. Ensuite, on récolte les voix des électeurs.

La procédure du vote

La disposition du champ électoral reflète le mode de fonctionnement du corps électoral. Les nobles de chaque palatinat élisent dix nonces chargés d’écouter les discours des ambassadeurs étrangers dans la tente principale. Ensuite, ces mêmes nonces rendent compte des discours à leur noblesse dans les pavillons secondaires, utilisant des copies imprimées des discours prononcés15. Le processus du vote adopte une approche inverse : les voix sont recueillies par palatinat dans les tentes secondaires, puis rapportées au sénat dans la tente centrale16.

Le vote est public, ce qui permet à Orzelski d’établir une liste des voix données en faveur de chaque candidat au sein de son palatinat de Grande-Pologne17. Il souligne également que certaines villes, dont Poznań, ont le droit de participer au choix du souverain, tandis que les membres du clergé, déjà représentés par les évêques sénateurs, en sont exclus18.

Le 7 mai, la première réunion devant le sénat ne donne pas le résultat escompté, en raison des désaccords concernant les candidatures Piast, ce qui retarde l’élection19. Ensuite, avant le rassemblement définitif des voix, la noblesse choisit des députés pour soutenir, une fois de plus, les diverses candidatures devant l’assemblée. Orzelski lui-même est désigné pour prononcer un discours en faveur de Jean III20.

Enfin, le 9 mai, advient le décompte des voix. Chaque palatinat remet au sénat une liste scellée de ses candidats par ordre de préférence. Partout, Henri de Valois gagne la majorité des voix21. Cependant, l’unanimité nécessaire à l’élection n’est pas atteinte. Le sénat sélectionne à nouveau des orateurs pour plaider en faveur de chaque concurrent, débat duquel Henri de Valois sort victorieux22.

Négociations

L’élection semblait terminée lorsque le lendemain, le corps électoral se divise en deux camps opposés et armés23. Ceux qui se sont retirés du pole, principalement des protestants, exigent le respect de certaines conditions liées à la limitation du pouvoir royal et au respect de la paix religieuse, sans quoi ils refusent de reconnaître un roi quel qu’il soit, Valois ou autre24.

Pendant les négociations entre les deux partis, le primat déclare précipitamment Henri de Valois roi de Pologne, ce qui provoque la colère de l’opposition. Les tensions se dissipent lorsque le sénat s’engage à inclure les demandes des opposants dans le serment et les engagements du nouvel élu, et lorsque l’on décide que la proclamation officielle du roi n’aura lieu qu’après la confirmation des conditions par ses ambassadeurs25.

Cet épisode illustre le fonctionnement du viritim et de l’unanimité. Chaque électeur pouvait exprimer sa voix au sein de son palatinat, mais également s’opposer à un candidat lors de l’assemblée générale. L’unanimité n’est atteinte qu’à force de débats et de concessions réciproques entre les électeurs26. Cet incident rappelle également que l’élection du roi de Pologne est soumise à des conditions.

Conditions d’élection

Pour confirmer l’élection, les ambassadeurs doivent accepter un certain nombre de conditions, que le nouvel élu devra ensuite approuvé sous serment. Ce serment exige de lui le respect de l’intégralité des lois et des privilèges de la République, le maintien de la paix civile entre les différentes confessions, la protection des frontières de l’État ainsi que l’administration de la justice conformément aux lois du royaume. Le texte du serment précise que si le roi enfreint ses engagements, les sujets sont libérés de leur devoir d’obéissance et que le roi ne peut accepter aucune absolution qui annulerait cet engagement27.

Deux documents (les Articles henriciens et les Pacta Conventa) viennent compléter ce serment. Le premier document définit les compétences du pouvoir royal et sa relation avec le sénat et la diète. Il stipule notamment que le souverain ne peut pas désigner son successeur de son vivant, ni utiliser le titre de roi héritier. Il doit maintenir la paix civile, obtenir l’accord de la République pour déclarer la guerre, mener des négociations diplomatiques ou se marier. De plus, la diète doit être convoquée au moins tous les ans, et quatres sénateurs doivent résider en permanence auprès du roi28. Enfin, les Pacta Conventa contiennent les promesses personnelles de l’élu, d’ordre plus pécuniaire et matériel29.

Proclamation de l’élection d’Henri de Valois au trône de Pologne

Pour valider l’élection, les ambassadeurs français doivent prêter serment au nom du prince français, en acceptant toutes les conditions énoncées. Malgré quelques difficultés, cela est finalement accompli le 15 mai 1573. Le Maréchal de la Couronne peut désormais proclamer le nouveau souverain, ce qu’il fait le lendemain 16 mai, marquant ainsi la fin du processus d’élection d’Henri de Valois au trône de Pologne30.

La diète choisit ensuite des députés chargés de se rendre à Paris pour annoncer la nouvelle au prince français, lui présenter les conditions de son accession trône et l’inviter à rejoindre son nouveau royaume. Avec tous ses objectifs atteints, l’assemblée se sépare le 20 mai.

Les négociations sur les conditions électorales se poursuivront à Paris. Malgré les difficultés, Henri de Valois quitte le royaume de France le 3 décembre 1573. Le 18 février, il fait son entrée à Cracovie, où il est couronné roi de Pologne le 21. Quelques mois plus tard, en juin 1574, il quitte la Pologne pour accéder au trône de France à la suite du décès de Charles IX. A ce titre, il perd le sceptre polono-lituanien au profit d’Étienne Báthory. Mais c’est là une autre histoire…

Pour aller plus loin…

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  1. Sur la formation du système électoral polonais depuis l’avènement des Jagellon jusqu’en 1572, voir : Ewa Dubas-Urwanowicz, « System funkcjonowania Rzeczypospolitej ukształtowany w czasie interregnum po śmierci Zygmunta Augusta. Geneza, uwarunkowania i istota rozwiązań » in Jan Dzięgielewski et alii (dir.), Rok 1573. Dokonanie przodków sprzed 440 lat, Varsovie, WUKSW, 2014, p. 125-153.
  2. Voir la liste complète proposée par K. Foster, Pologne, Paris, F. Didot, 1840, p. 100.
  3. Sur cet interrègne voir en particulier : Maciej Serwański, Henryk III Walezy w Polsce, Kraków, Wydawnictwo Literackie, 1976 ; Jan Czubek, Pisma polityczne z czasów pierwszego bezkrólewia, Kraków, Akademia Umiejętności, 1906, p. 97-208.
  4. À ce sujet voir respectivement : Dorota Gregorowicz, Tiara w grze o koronę. Stolica Apostolska wobec wolnych elekcji w Rzeczypospolitej Obojga Narodów w drugiej połowie XVI wieku, Kraków, PAU, 2019 ; Wacław Sobieski, Polska a Hugenoci po nocy św. Bartłomieja, Kraków, Akademia Umiejętności, 1910 ; Piotr Kroll, « Turcja wobec pierwszych wolnych elekcji w Rzeczpospolitej », Silva Rerum, Wilanów, Musée du roi Jean III, URL : https://www.wilanow-palac.pl/turcja_wobec_pierwszych_wolnych_elekcji_w_rzeczpospolitej.html [21.03.2023].
  5. Ewa Dubas-Urwanowicz, op. cit., p. 126.
  6. Jan Dzięgielewski, Sejmy elekcyjne, elektorzy, elekcje 1573-1674, Pułtusk, WSH im. Aleksandra Gieysztora, 2003, p. 70. L’historien analyse en détails la question du nombre d’électeurs, de l’élection de 1573 à celle de 1674.
  7. La suite reprend une partie de l’article « L’élection de 1573, cet événement ‘qui n’avoit esté veu de nostre temps’ » publié dans la Revue Seizième Siècle, 14/2018, p. 19-30. Ce numéro spécial est consacré à Henri III, roi de Pologne.
  8. Jean Choisnin, « Mémoires ou Discours au vray de tout ce qui s’est faict et passé pour l’entière négociation de l’élection du roy de Polongne » in M. Petitot, Collection complète des mémoires relatifs à l’histoire de France, t. XXXVIII, Paris, Foucault, Librairie, rue de Sorbonne, n°9, 1823, p. 119.
  9. Ibidem, p. 153-154.
  10. Świetosław Orzelski, Bezkrólewia ksiąg ośmioro czyli Dzieje Polski od zgonu Zygmunta Augusta r. 1572 aż do r. 1576, trad. de Włodzimierz Spasowicz, Petersburg et Mohilew, B. M. Wolff, 1858, t. I, p. 28-32, 39.
  11. Jean Choisnin, op. cit., p. 119. Świetosław Orzelski, op. cit., p. 39.
  12. Świetosław Orzelski, op. cit., p. 39-40. Jean Choisnin, op. cit., p. 119-120.
  13. Idem. Le tableau, qui illustre cet article de blog, représente ces tentes du champ électoral. Il s’agit d’une peinture de Jan Matejko de 1889, Potęga Rzeczypospolitej u zenitu. Złota wolność. Elekcja R. P. 1573, conservée au Musée National de Varsovie.
  14. Świetosław Orzelski, op. cit., p. 40-70.
  15. Jean Choisnin, op. cit., p. 121. Świetosław Orzelski, op. cit., p. 39-40.
  16. Jean Choisnin, op. cit., p. 121.  Świetosław Orzelski, op. cit., p. 108.
  17. Ibidem, p. 108-110.
  18. Ibidem, p. 111, 117-120.
  19. Ibidem, p. 117-120.
  20. Ibidem, p. 120.
  21. Świetosław Orzelski, op. cit., p. 120-122. Jean Choisnin, op. cit., p. 154.
  22. Świetosław Orzelski, op. cit., p. 123-137. Jean Choisnin, op. cit., p. 154-155.
  23. Świetosław Orzelski, op. cit., p. 137-138. Jean Choisnin, op. cit., p. 156-156.
  24. Świetosław Orzelski, op. cit., p. 138-141. Jean Choisnin, op. cit., p. 156.
  25. Świetosław Orzelski, op. cit., p. 141. Jean Choisnin, op. cit., p. 156-157.
  26. Au sujet de l’unanimité, de sa fonction et de sa compréhension dans la Pologne moderne, voir l’article suivant : Andrzej Wyczański, « Le phénomène de l’unanimité. Quelques réflexions sur le liberum veto en Pologne » in Daniel Tollet (dir.), L’Europe des Diètes au XVIIe siècle, Paris, SEDES, 1996, p. 223-228.
  27. Świetosław Orzelski, op. cit., p. 142.
  28. L’intégralité des articles est rassemblée par Orzelski : Ibidem, p. 143-145.
  29. Les Pacta Conventa d’Henri de Valois sont à retrouver dans : Paweł Jasienica, op. cit., p. 44-45.
  30. Świetosław Orzelski, op. cit., p. 146. Notons que Firlej, calviniste, ajoute au dernier moment une nouvelle exigence. Le roi élu devra à nouveau confirmer le maintien de la paix religieuse lors de son couronnement, selon la formule préparée par le Maréchal et le Chancelier de la Couronne. Ibidem, p. 146-147.

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